La nouvelle du réveil de Nox m'a bouleversée. Je ne sais plus si je veux le voir ou si j'ai trop peur d'être désillusionnée. Il m'est apparu en songe seulement quelques fois, et on raconte bien des histoires atroces sur sa personne, mais toutes ces choses ne pourront jamais changer ce fait : il est mon opposé, et je suis irrémédiablement attirée vers lui. Je sais pourtant que je ne suis pas la seule à le chercher. La déesse Lune dans sa robe d'argent a essayé tant de fois de le séduire qu'elle a pris toutes les formes possibles à son corps : disque parfait, délicieux croissant, trois quarts de cercle lumineux... Elle change toujours pour lui. Mais il repousse inlassablement ses avances. Quelle femme sera en mesure de te satisfaire, esprit nocturne ? Peut être est-ce un homme, l'élu de ton cœur. Ou peut être n'as-tu pour maîtresse que la gloire, pour amant que le pouvoir, car c'est ce que tu recherches nuit après nuit. Tu complotes dans l'ombre, je sais bien ce que tu désires : tu veux être le Soleil, tu veux être le maître du ciel, tu veux être celui qui donna vie à cette terre fanée. Et tu ne vois plus ce qui t'entoures. Tu ne vois pas que l'astre lunaire, si belle, si douce, pourrait être à tes côtés. Qu'elle pourrait te protéger et t'aimer comme jamais tes précieuses fées bleues ne le feront. Tu es aveugle, Nox. Tu ne vois pas non plus qu'un petit esprit diurne nommé Lux se meurt d'amour pour toi.

 

       Je ne pourrais pas lui avouer ces sentiments interdits qui dévorent mon âme. J'ai peur de ce que je commence à devenir. Depuis que j'ai parlé à l'une de ses servantes, je sais que quelque chose ne va pas. Je me sens souillée, impure. Même le Soleil m'évite, j'en ai l'intime conviction. Qu'à déclenché cette rencontre ? Un changement au plus profond de mon cœur ? Il est possible que mes pensées pour lui me transforme. Serais-je de taille à lutter contre cette métamorphose ? Mes yeux se perdent dans l'immensité verte de la Grande Prairie. Je suis montée au Nord pour revoir cet océan végétal qui ondule autour de moi. Peu importe ces réflexions. Je suis revenue à la maison.

 

 

       Le village indien se dresse non loin de l'antique source sacrée où j'ai vu le jour. En tout cas, c'est ce que m'a raconté mon époux. Je ne me souviens plus de ma naissance. Il m'a dit que la beauté de ses rayons a rencontré dans l'eau pure les éclats d'un diamant qui ont façonné mon corps. Il m'a dit aussi que la création de mon esprit reste un mystère pour lui et pour tous les autres. Je suis une énigme. Mais peut être est-ce parce qu'ils vivent sur ma terre natale que je me sens si proche de ces humains à la peau gorgée de soleil et de poussière. Je m'approche de leurs habitats. J'aime voir ce précieux totem qui s'élève au centre. Il est censé me représenter, mais comme les Hopis ne m'ont jamais vue... Ils pensent que je suis la Lune. Je ne me soucie guère de cette croyance, je suis leur gardienne, peut importe ce qu'ils imaginent de moi. Je ressens de suite le malaise qui règne dans l'air. Et c'est là que je l'aperçois. C'est Achachak. Mon protégé. Les larmes ruissellent sur mes joues. Son sang s'écoule hors de son corps comme les eaux du fleuve des Morts, aussi rouges et poisseuses que le fluide vital. Je me rappelle son enfance, son adolescence, son enseignement et son baptême de guerrier. J'ai veillé sur lui pendant tant d'années ! J'ai placé tant d'espoirs en lui, je pensais qu'il pourrait protéger le village, je pensais qu'il repousseraient les fées de Nox. Mais je ne verrai plus jamais son magnifique sourire que j'ai provoqué tant de fois. Il ne pourra pas serrer dans ses bras l'être qui grandit dans le corps de sa compagne, Angeni. La vie n'agitera plus ses membres vigoureux et endurants. Achachak est mort. Mon hurlement de douleur résonne dans toute la Prairie.

 

 

        Mais il n'est pas le seul à avoir été victime de la folie de mon ennemi. Le trop jeune Kele gît sur le sol, le ventre horriblement déchiré. Et sa mère finit de s'éteindre sous mes yeux, le petit cadavre serré contre sa poitrine d'où s'élève un souffle haché et faiblissant. Odakotah, le frère d'Achachak, est parti pour la terre de ses Ancêtres, rejoignant ainsi celui avec qui il a grandi. Et puis elle est là, la vieille qui n'a plus de nom, celle dont on a oublié jusqu'à l'âge, mais qui résiste vaillamment depuis toujours, et qui continue de survivre pour son peuple. Encore une fois, la Mort l'a évitée, tuant au contraire un petit garçon. Refusant de se délecter de sa chair trop ridée les Nokomisis ont fait de cette femme centenaire, une épave. Elle reste là, prostrée, les yeux noyés de larmes. Elle maudit Nox et les fées Nokomis. Elle les maudit plus que tout. Et même si je t'aime, Ô esprit de la nuit, je ne peux m'empêcher de me joindre à ses larmes amères et à son chant de souffrance.