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Bienvenue dans la chronique poétique de la semaine. Vous boirez bien quelque chose ?

Pour cette première édition de la chronique, je voudrais quitter un peu les sentiers battus de la poésie que vous devez connaître, et je vous propose de déguster ce slam d’Abd Al Malik, La gravité.

A l'arrière train du bus 14 comme à  la remorque de la vie, je suis amorphe côté fenêtre
Les yeux assis dans le vide à  ne surtout pas me demander si la vie me considère comme un brave.
Je viens d'un lieu où chacun se complaît à  être grave.
Tourner en rond dans ces ruelles de la vie que même les lampadaires n'éclairent plus.
Etre baigné dans le noir et pourtant se croire dans la lumière totalement nue.
Sortir la tête de l'eau ou se noyer dans le fantasme...
Je viens d'un lieu où chacun se complaît à  être grave.
Je me blesse tout le temps avec le tranchant de l'orgueil.
Je suis de ceux qui lentement deviennent leur propre cercueil.
Je suis aveuglé par des murailles de tour, je me dis :
Il ne peut rien y avoir derrière ces rempart.
Je viens d'un lieu où chacun se complaît à  être grave.
Avoir la prétention d'être soit, on se connaît toujours trop peu.
Donner du sens, cette pensée me rend exceptionnel en ce lieu.
Provincée mon existence, il fut un temps où
Paris, j'y serais allé même à  la nage.
Je viens d'un lieu où chacun se complait à  être grave.


Au volant de ma Z3 bleu ciel comme aux commandes de ma vie,
Je suis les cheveux au vent de cette vie blonde que je conduis
A me demander si je crois à  la justice, je dirais
Que je suis heureux d'être à  ma place.
Je viens d'un lieu où rien n'est jamais vraiment grave.
Rouler à  fond sur l'autoroute de la vie, tellement éclairée qu'on en perd la vue.
Prendre son bain debout. Un problème, des solutions, n'en parlons plus.
Voir l'argent comme un moyen et non comme une fin ça calme.
Je viens d'un lieu où rien n'est jamais vraiment grave.
Je ne suis pas de ceux qui considère être quelqu'un parce que je suis né avec quelque chose.
Je suis tellement égoïste que je pense plus aux autres qu'à  moi, c'est drôle.
Mais il m'arrive d'être triste et ces joues mouillées, ce sont de vraies larmes. Même si...
Je viens d'un lieu où rien n'est jamais vraiment grave.
Avoir mal à  la bourgeoisie comme Che Guevara.
Se lever chaque matin sans réellement savoir pourquoi.
Souffrir du non sens, une maladie qui n'épargne aucun personnage.
Je viens d'un lieu où rien n'est jamais vraiment grave.
Je viens d'un lieu où chacun se complaît à  être grave.

La gravité. Mesdames et Messieurs.

Abd Al Malik est un slameur que j’apprécie beaucoup pour ses thèmes intelligents, qui peuvent parler à tous, et pas seulement à ceux qui aiment les genres du rap et du slam. Ses textes poétiques, forts et engagés, me font toujours quelque chose, qu’ils m’émeuvent ou me révoltent. Ses images, ses réflexions pointues, justes, qu’elles soient philosophiques ou sociales, forment un discours de paix, de tolérance et d’amour qui me charme chaque fois.

J’adore celui-ci pour ses deux points de vue différents mais semblables, cette vision ouverte. Celle d’un individu rencontrant de vraies difficultés matérielles et dont la vie est en partie régie par ces problèmes, et celle d’un autre qui n’est pas soumis à ces difficultés mais qui n’en est pas plus heureux pour autant. Je le trouve plutôt universel, montrant qu’on a tous nos problèmes, que cette gravité a beau être différente pour tous, on peut être mal dans sa peau quand rien n’est vraiment grave.

J’aime particulièrement la phrase « Avoir mal à la bourgeoisie comme Che Guevara. », elle me touche et je m’y identifie beaucoup. Je suis de ceux qui n’ont pas à se plaindre matériellement parlant, même si je ne suis pas de la « bourgeoisie ». Je l’interprète comme une sorte de culpabilité mêlée à un vrai mal être qu’on n’ose pas exprimer par peur de paraître futile ou de s’apitoyer sur son sort. J’ai beau avoir « tout pour être heureuse », je souffre de ce non sens dont il parle si bien, de cette question qui revient toujours : pourquoi suis-je ici ?

La première partie est moins personnelle pour moi, mais elle exprime l’enfermement de la banlieue, cette « gravité » qui y règne. La tristesse de l’existence, ce lent affaiblissement de la combattivité, une vision douce et désespérée. Loin du cliché du slam ou du rap violent parsemé d’insultes qui, pour moi, ne sont pas forcément représentatifs de ces deux genres musicaux, Abd Al Malik me montre une personne fatiguée, qui a cessé de combattre. Ce n’est que mon point de vue sans doute ignorant, mais je trouve ce discours juste et réaliste, même si tout le monde ne réagirait pas comme ça. Et surtout mélancolique.

J’ai beaucoup posé la question autour de moi, et la plupart de mes amis ont beaucoup de mal avec le rap et le slam. C’est mon père qui m’y a initiée, avec des gens talentueux comme MC Solaar ou Abd Al Malik, et je voudrais leur redonner à vos yeux leurs lettres de noblesse. Ces deux genres ont de véritables poètes dont les textes valent plus que ce que vous pensez. Donnez-leur leur chance, prêtez oreille à ces magnifiques vers. Bien sûr, ils sont souvent engagés, et si cela ne vous plaît pas il est probable que vous n’en écouterez pas longtemps. Mais essayez, quand même. Lisez leurs textes, vous y trouverez peut être des perles comme celle que je vous ai présentée, des textes qu’on pourrait appeler poèmes tant les images et les procédés qu’ils utilisent s’en rapprochent. Et les thèmes abordés nous parlent parfois plus que ceux des poètes « classiques » (même si le terme est réducteur) que l’on peut étudier à l’école. C’est une écriture forte, parfois brutale ou violente, qui vient de la rue mais qui sait aussi voir plus loin, et un vrai travail sur les mots.

Sur ce, à bientôt autour de quelques vers et surtout : lisez sans modération !