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Bienvenue dans la chronique poétique de la semaine. Vous boirez bien quelque chose ?

La poésie, c’est une histoire de mots. De mots, pas de vers ou de rimes. La poésie, c’est quand ça tinte dans vos oreilles, quand ça résonne, et que vous vous dites : « C’est beau. ». Et la poésie, on en trouve partout.

C’est pour ça qu’aujourd’hui je voudrais vous faire découvrir le tout début d’un roman de Mathias Malzieu, Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi.

                Est-ce qu’il ne fait pas trop froid là-bas, est-ce que tu sais les fleurs sur le toit de toi, est-ce que tu sais pour l’arbre que l’on va devoir couper, est-ce que tu sais pour le vent qui agite les volets de la cuisine et secoue ton ombre sur le carrelage ?

                Maintenant il fait tout le temps nuit sur toi.

                Tu reçois des lettres, on les donne à lire à tes vêtements, ça ne les déplie pas. Est-ce que je peux t’envoyer un peu d’Espagne, du bon champagne et deux, trois livres, maintenant qu’ils te foutent la paix avec leurs tuyaux dans le nez et le ventre, que tu n’as plus à te forcer à manger et à décrocher le téléphone ?

                Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi.

                Est-ce que tu es partie te cacher dans un caillou, un plat à tartes, un nouveau-né, un tissu, un œuf, une broderie et comment c’est maintenant qu’il fait nuit tout le temps ?

                Est-ce que ça va mieux, est-ce que c’est léger comme une bulle de laisser son corps juste là, tel un vêtement abîmé que l’on ne peut plus porter ? C’est fini ce poids qui écrasait ton sourire ? qui écrasait ton ventre, qui t’écrasait ? Tu as pu t’échapper, dis ? Avec ton sourire en poche maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi ?

                Même les yaourts aux fruits dans le frigo ont un goût de fané. On a beau se mettre de la limonade tout neuve, du genre geyser de goulot tendre comme un orage de sucre, dans l’œsophage, rien. Un cimetière de plus, de la nuit, du froid, et encore une nouvelle couche de nuit. Nous on voit rien, on te voit plus, on n’y voit rien, on ne sait plus grand-chose. On marche dans la nuit et on ne te trouve pas, faut dire qu’on les confond toutes ces nuits, noires, épaisses comme du tissu, pas beaucoup d’étoiles, tout se ressemble.

                Il y a bien les souvenirs, mais quelqu’un les a électrifiés et connectés à nos cils, dès qu’on y pense on a les yeux qui brûlent.

                Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi.

 

La mort et le deuil sont des sujets si sensibles, si personnels, que les aborder est toujours un exercice de funambule, suspendu au-dessus du vide du tragique et du pathétique. Il est si difficile de transcrire la douleur, l'absence, ce trou dans la poitrine qui se creuse quand la personne disparaît, sans tomber dans le patos, le tire-larme, qui ne rend pas forcément hommage à la beauté de ceux qu'on a perdus. Parler d'eux, c'est dur. Et pourtant , Mathias Malzieu, virtuose des mots, des images, des sentiments, pose sur cette souffrance un voile de douceur blanc, qui englobe tout de coton, qui laisse le chagrin exploser en flocons de neige silencieux.

Mais elle est là, la tristesse, l'absence. Il ne cache rien, ne nie pas la douleur. La nuit nous enveloppe avec celle qu'il a perdue. Les larmes, si simplement évoquées, qui électrocutent les paupières, elles sont là. Avec les souvenirs, trop précis, trop clairs, ceux qu'on regrette et ceux dont on est soulagé. toujours avec une douceur et une compréhension de sa propre souffrance remarquable.

Cependant, le sentiment principal qui se dégage de ce texte est la brutalité de la disparition. La mort soudaine, celle qui vient si brusquement que tout reste là, sans s'arrêter, mais vide, vide de présence et de sens. L'absence. Qui change le regard sur les choses sans changer les choses elles-mêmes. C'est parfaitement décrire ce moment de battement, où l'on retient son souffle, où l'on n'accepte pas encore la réalité. Ce moment où l'on ne veut pas faire son deuil, où cela nous paraît impossible. Où l'on refuse, où chaque pensée que nous portons à l'être disparu nous ramène à sa vie, à ses actes, à ce qu'il nous a donné. A ce qu'il était.

C'est l'arrêt sur image des souvenirs. La photo qui termine le film. Le dernier mot suspendu de l'histoire inachevée. C'est beau et douloureux. Mais il faut accepter. Avancer. Reprendre le cours du temps. Et la plume métaphorique de M. Malzieu pose exactement les bonnes phrases sur l'émotion vive et indescriptible que produit la mort d'un être cher. Par là, il fait son deuil.

Sur ce, à bientôt autour de quelques vers et surtout : lisez sans modération !