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Bienvenue dans la chronique poétique de la semaine. Vous boirez bien quelque chose ?

Après mes quelques papillonnages précédents, je me suis dit qu'il serait intéressant de revenir à quelque chose de plus... classique. Mais en vérité, je ne sais pas si classique et le mot...

Arthur Rimbaud a longtemps été mon poète préféré, jusqu'à ce qu'il soit détrôné par un autre. Que je ne vous dévoilerai évidemment pas maintenant. Gardons quelques surprises pour plus tard ! Et puis vous pouvez toujours essayer de deviner...

Rimbaud, donc. Mon très cher arc-en-ciel. Et comme il porte bien son surnom, quand on lit le sonnet que je vous présente aujourd'hui, Voyelles.

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! -

C'est dans un ton quasi surréaliste qu'il nous décrit les nuances de sa vision. Car, si vous ne le saviez pas pas, Arthur Rimbaud associait réellement des couleurs aux lettres qu'il voyait. Tout comme Einstein le faisait avec les chiffres. Ce phénomène neurologique s'appelle synesthésie, et il est très répandu. Pour en savoir plus, je vous invite à faire un tour du côté de l'émission "Sur les épaules de Darwin", diffusée tous les samedis sur FranceInter, dont un épisode y était consacré.

Chaque lettre amène avec elle non seulement une couleur, mais aussi tout un univers. Enfin, plutôt une sensation, un impression. Quelque chose de furtif, sans réelle explication, mais qui dessine précisément l'émotion associée. Chaque strophe est une porte vers un autre monde, et l'on s'y jette sans un regard en arrière, pour mieux apprécier la saveur de ces horizons.

Ne cherchez pas le sens, ni de messages cachés. Ne décortiquez pas les mots car, comme je l'ai dit, on frôle le surréalisme. Alors fermez les yeux, roulez les vers dans votre mémoire, laissez-vous emporter par les images, par cet enchevêtrement de couleurs qui vous peignent leurs lettres. Entre les sonorités chantantes ou sombres, perdez-vous. Gardez ce que vous voulez, oubliez le reste. Qu'il ne reste entre vos doigts que la beauté. Celle, pure et intense, de mots qui nous touchent sans qu'on ait besoin de les comprendre.

Parce que c'est aussi ça, la poésie. Des choses sans queue ni tête, des sons en pagaille, des errances littéraires où l'on se perd. Parce qu'après tout, malgré toutes les analyses, toutes les dissections, toutes les interprétations que l'on pourra faire, tout ce qui reste, c'est cette beauté là, et la trace indélébile qu'elle nous laisse au coeur.

Sur ce, à bientôt autour de quelques vers et surtout : lisez sans modération !