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Bienvenue dans la chronique littéraire de la semaine. Vous boirez bien quelque chose ?

Bon, un peu de mise en situation pour commencer. Voilà : vous avez 18 ans, vous êtes amoureuse, et tout le bazar qui va avec. Vos hormones en pagaille et votre coeur tendre de jeune fille ont jeté leur dévolu sur un grand maladroit aux cheveux ébouriffés qui, bien évidemment, joue de la guitare. Et chante plutôt bien, aussi, accessoirement. Bon. Jusque là tout va bien.

Dans ce petit cocon, qui est tout ce qu'il vous faut pour être heureuse, arrive la fameuse après-midi où, blottis dans son canapé, il vous joue quelque chose. Un peu de tout, quoi. De Noir Désir à Francis Cabrel, en passant par AC-DC. Et puis, d'un coup, il décide de vous faire découvrir Thomas Dutronc, et l'adorable idiot qu'il est jette son dévolu sur la chanson "Sac Ado". Tout ça, sans se douter des conséquences...

J'ai raccroché mon sac à dos
Oublié Rio
Pour une vie plutôt banale
Attendue, bancale
Dans quel tiroir ai-je mis mon enfance ?
Je vais faire une circulaire
Dans quelle armoire défilent les vacances ?
Je trouve plus le bon formulaire

Ado, je me sens toujours un ado
J'oublie le dossier sur mon bureau
Ado, la vie ne fait pas de cadeau
T'as plus ton costume de Zorro
Mal dans ma peau j'avais le trac
Pris entre le Ché et Goldorak

J'ai perdu de vue l'Eldorado
Renoncé trop tôt
Vers un chemin beaucoup plus lisse
Sans patin, je glisse
J'ai pas le moral
Je me reconnais pas
Dans le reflet de la vitrine
Tout contre un bar
Tous nos vieux combats
Se périment, j'imagine

Ado, je me mettais tout le monde à dos
Idiot, j'étais plein d'idéaux
Ado, je tombais trop vite accro
Je m'embarquais dans tous les bateaux
Mal dans ma peau j'avais le trac
Je buvais des Kro dans un hamac

J'ai raccroché mon sac à dos
Oublié Rio
Maintenant je croule sous la paperasse
Je m'écroule, je m'efface
Petit garçon, je sauvais la Terre
A coups d'épée laser
C'est du passé, j'ai changé de carrière
Je travaille au ministère

Ado, je me sens toujours un ado
J'oublie le dossier sur mon bureau
Ado, la vie ne fait pas de cadeau
T'as plus ton costume de Zorro
Mal dans ma peau j'avais le trac
Pris entre le Ché et Goldorak

Là, c'est à peu près fini. Vous pleurez comme une madeleine contre son épaule, et lui ne comprend pas bien ce qu'il a déclenché. Ou plutôt, si, il comprend, mais il ne sait pas bien quoi faire. Et pour cause... il n'y a rien à faire.

Parce que, voyez-vous, cette chanson a quelque chose qui me parle, à moi, l'ado amoureuse du guitariste, enfermée dans sa prépa depuis 1 an (au moment des faits). Quelque chose de nostalgique qui me touche.

Renoncer au voyage, c'est renoncer à la liberté de l'adolescence. C'est rentrer dans le cadre, dans cette vie "banale" à coups de circulaires et de formulaires. La vie d'adulte nous rend petit, faible, effacé, étouffé. Elle nous enlève nos super-pouvoirs d'enfant et nos idéaux d'adolescents. C'est ce que raconte cette chanson.

Le personnage a "rangé son enfance" dans un tiroir, mais il se sent toujours comme un ado, il ne veut pas être adulte. Il ne veut pas de ce "ministère" qu'on lui a imposé. Cette chanson présente une vie qui "ne fait pas de cadeau", et où les joies de l'enfance, comme le "costume de Zorro", disparaissent lorsqu'on rejoint le "chemin beaucoup plus lisse" de force.

Je trouve le regard et la plume de Thomas Dutronc parfaitement juste, surtout lorsqu'il parle de l'adolescence : "Mal dans ma peau j'avais le trac / Pris entre le Ché et Goldorak". Le "trac", c'est ce que l'on ressent tous face à l'autre, aux autres, puisque c'est à l'adolescence que l'on apprend le mieux à jouer un rôle. Et l'image "pris entre le Ché et Goldorak" illustre à la perfection le dilemme entre l'adolescent rebelle et politisé, et l'enfant rêveur et innocent en chacun de nous lors de notre passage à l'âge adulte. L'ado, qui se met tout le monde à dos, avec ses idéaux, et ses combats. Et l'enfant qui imagine sa vie, la rêve pour la rendre plus belle, remplie de magie : "Petit garçon, je sauvais la Terre / A coups d'épée laser".

J'étais aussi comme ça lorsque j'étais petite fille. Aujourd'hui, je comprends à quel point, mais là où je vais, sauver la Terre est difficile, voire impossible. Mais alors, quand on vieillit, est ce qu'on abandonne ? Est-ce que ce pourquoi on se bat vieillit avec nous ? C'est la question que pose : "Tout contre un bar / Tous nos vieux combats / Se périment, j'imagine". Et c'est une question que je me pose aussi. Et que tu te poses aussi, mon amoureux.

Il n'y a pas de réponse. Il faut se lancer. Il faut se jeter dans le vide. Bien sûr, j'imagine qu'il faut choisir de le faire avec un bon parachute. Mais il faut le faire. Et à deux, on sera toujours plus forts.

Ces mots sont pour toi, mon adorable guitariste. Elles sont pour mes larmes, et pour les tiennes. Pour mes doutes, et pour les tiens. Ensemble, on arrivera à être adultes. Je te le promets.

Et peut-être qu'on réussira à garder nos costumes de Zorro.